Enquête / Jeffrey Deitch le réaliste du marché de l'art

Aussi longtemps qu'il y a eu de l'art, l'argent n'était pas loin. Les Médicis, banquiers florentins, ont soutenu Sandro Botticelli, Fra Filippo Lippi et Michel-Ange ; Les pharaons égyptiens ont commandé des statues, des objets et des peintures murales pour leurs tombeaux ; Un nombre croissant de milliardaires asiatiques ont oeuvré à l'existence d'un marché de l'art sur leur continent. Malgré tout - bien que bon nombre des plus importants collectionneurs proviennent de l'industrie financière, que les œuvres d'art ne cessent d'enregistrer des records, et que les banques ouvrent grand leurs portes aux prêts sur oeuvres d'art - savoir qu'il existe un marché de l'art semble choquer le monde de l'art.

Jeffrey Deitch

Jeffrey Deitch

Nous allons nous intéresser à la manière dont Jeffrey Deitch, banquier à la Citibank, a rapproché les mondes de la finance et de l'art en créant un département entièrement dédié.

Mon intérêt premier est l’art lui-même et être du côté de ceux qui aident à produire de l’art - Jeffrey Deitch

C'est à la Citibank que Deitch a mis cette idée en pratique. De 1979 à 1988, il a été le pionnier du conseil en gestion de patrimoine artistique et des prêts sur oeuvres d'art, qui font partie intégrante du marché de l'art. Plutôt que de nier qu'un marché existe, Deitch l'a étudié, l'a compris et l'a utilisé afin de faciliter le travail des artistes auquel il croyait, en encourageant les collectionneurs à connaitre et à entretenir des relations étroites avec ceux qu'ils aimaient.

Deitch a grandi à Hartford, dans la Connecticut et obtenu sont diplôme d'histoire de l'art à l'université de Wesleyan. Il déménage à New York où il travaille à la galerie John Weber et devient critique d'art. Il s'immerge dans la scène artistique de Downtown où il rencontre Koons et la galériste qui le représentait à l'époque, Mary Boone, qui habitait le même immeuble que l'employeur de Deitch. Avant même d'obtenir son MBA, Deitch voit le monde de l'art comme "une fenêtre sur l'économie mondiale". John Weber, lui, est marié avec la galériste italienne Annina Nosei. Deitch constate l'engouement des collectionneurs italiens des années 1970 afin de lutter contre l'inflation de ces années de turbulence politique. Au cours de sa carrière, il observe avec attention les armateurs grecs, les promoteurs d'immeubles et de centres commerciaux américains, les collectionneurs et sociétés japonaises et les acheteurs russes et chinois. 

Les artistes doivent savoir comment se financer afin de créer - Jeffrey Deitch

S'il y a bien un artiste qui ait reconnu cela, c'est bien sûr Andy Warhol, que Deitch décrit comme un "business artist", quelqu'un qui utilise le marché à son avantage (Koons ou Damien Hirst en sont les plus récents exemples).

La naissance de la profession

A la fin des années 1970, Deitch élabore un business plan et le présente à des institutions financières telles que Chase Manhattan Bank et Citibank. Cette dernière a-t-il dit "était très dynamique et entreprenante". Le département Art de Citibank ouvre en 1979, avec à ta tête, Deitch et un historien de l'art, J. Patrick Cooney. 

Citibank New York

Citibank New York

Deitch passe ses premières années auprès des chargés d'affaires de la banque afin de leur présenter son offre en conseils sur la collection d'oeuvres d'art. Un de ses premiers clients est Dakis Joannou, collectionneur grec et fondateur de la Deste Foundation for Contemporary Art. Ce dernier ne comptait pas forcément commencer une collection privée, mais son avis change lorsque Deitch l'emmène faire un tour de East Village et qu'il observe l'oeuvre de Koons, "One Ball Total Equilibrium Tank" (1985) et le qualifie d'objet "parfait".

Jeff Koons, "One Ball Total Equilibrium Tank", 1985

Jeff Koons, "One Ball Total Equilibrium Tank", 1985

Deitch le conseille pendant quelques années, puis se rapproche de lui de manière beaucoup amicale et joue un rôle clé dans la construction de la collection de Joannou. En plus de l'analyse, des conseils, Deitch et son équipe proposait également aux historiens de l'art et aux conservateurs de les conseiller sur des acquisitions particulières et d'en assurer la logistique, comme l'expédition et la conservation, un service plus que complet qui a été adopté par les grands cabinets de conseils en art tel que Art Agency Partners, une branche de Sotheby's. 

Aujourd'hui, il existe toute une industrie de conseillers artistiques qui se battent les places des meilleures foires d'art et des maisons de vente aux enchères pour leurs clients. Pour Deitch, ce n'est pas une mauvaise chose car c'est de cette façon que les artistes peuvent gagner leur vie.

Christo, l'étendard du prêt sur oeuvres d'Art

 Aussi longtemps que le personnes fortunées investiront dans l'art, il voudront également utiliser ces mêmes oeuvres pour accéder à des liquidités. A Citibank, Deitch a également créé une activité de prêt sur oeuvres d'art, qui est finalement devenu le service le plus rentable de son département. Un rapport de Deloitte publié en 2016 a estimé que l'industrie des prêts sur oeuvres était estimé entre 15 et 19 milliards de dollars aux Etats-Unis.

Le prêt sur oeuvre était un tout autre challenge pour ses collègues banquiers, d'autant plus que la règle de confidentialité est d'or dans le monde de la banque privée. Deitch a travaillé régulièrement avec le couple d'artistes Christo et Jeanne-Claude afin de trouver des acquéreurs pour les dessins de Christo et les aider à financer un de leur projets de grande envergure. C'est alors qu'il suggère de garantir la demande de crédit avec la vaste collection personnelle de Christo. Ce dispositif permet au duo de lisser leur dépenses et de vendre les dessins une fois le projet terminé - quand leur valeur aura augmenté - afin de rembourser le prêt. Le modèle a ensuite été décliné pour d'autres clients. 

Christo et Jeanne-Claude, "Surrounded Islands", 1983

Christo et Jeanne-Claude, "Surrounded Islands", 1983

De toute évidence, Deitch a également essuyé des critiques lors du financement des sculptures massives "Celabration" de Koons, lorsque le coût de fabrication de ces sculptures ont dépassé le prix auquel Koons les avaient pré-vendues.

L'après-Citi

Après avoir oeuvré pendant 10 ans, Deitch s'est peu à peu retiré de cet activité en devenant marchand indépendant pour de nombreux clients. En 1996, il ouvre Deitch Projects avec un modèle unique : il fournit 25 000 $ par projet et par artiste pour faire ce qu'ils souhaitent. Si le travail est vendu, ils se partagent les bénéfices, et si cela ne marche pas, Deitch garde l'oeuvre.

Deitch Projects

Deitch Projects

Il organise des expositions pendant 14 ans pour des artistes tels que Cecily Brown, Kehinde Wiley, Vanessa Beecroft, Tauba Auerbach, Shepard Fairey, Barry McGee, Swoon, Dan Colen et Dash Snow et devient directeur du MOCA pendant trois ans. En 2015, il retourneau 76 Grand Street, la maison originelle de Deitch Projects, et cette année, il planifie d'ouvrir un entrepôt de 1 400 m2 à Los Angeles. 

Deitch imagine l'avenir de l'art dans lequel les artistes pourraient se passer des musées, même des galeries comme la sienne et atteindre le public directement, sans passer par ce "processus d'adoption" qui renforce l'aura d'un artiste et finalement sa valeur marchande. Il s'est récemment associé à Uniqlo pour présenter une gamme de produits en-dessous de 100$ conçus par des artistes de son choix. 

Je suis fasciné par ce qui pourrait arriver si les artistes arrivent à diffuser leur travail directement, sans cet appareil culturel, comme Banksy, qui n’a jamais eu de retrospective conventionnelle dans des musées, mais dont les oeuvres se vendent très bien - Jeffrey Deitch

Il est évident que cette vision subversive du future casserait le système des galeries sous sa forme actuelle. Si quelqu'un peut jouer un rôle majeur dans ce futur, c'est bien Deitch qui a déjà révolutionné le marché de l'art une fois. 

Martin Kersels et Jeffrey Deitch

Martin Kersels et Jeffrey Deitch